Fiche du document numéro 34193

Num
34193
Date
Jeudi 6 avril 1995
Amj
Taille
18781
Titre
Du génocide au révisionnisme
Nom cité
Nom cité
Lieu cité
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Mot-clé
Source
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
LA dénégation est au cœur d'un génocide: il est à la fois nié dans sa
réalité et justifié dans son principe. La propagande de la RTLM
(Radio-Mille-Collines) appelant au « travail » contre les « cafards » se prolonge depuis l'été dernier dans un révisionnisme insolent, dont les ténors sont de l'ancienne nomenklatura du régime Habyarimana.
En juillet 1994, à Goma, des ONG rwandaises imputent les massacres au
refus du FPR de traiter avec le « gouvernement intérimaire », selon eux
épris de paix ! Puis en août, vingt-neuf prêtres hutus justifient le
« courroux du peuple » et déplorent que des collègues rescapés
continuent à exercer leur ministère. L'un d'eux, impliqué dans les
massacres de Kigali, a été accueilli par l'épiscopat français.
En août encore, un ancien ministre, François Nzabahimana, crée à
Bukavu un Comité rwandais d'action démocratique (CRAD): il affirme que
« les génocides » sont dus essentiellement au FPR et que l'assassinat
des casques bleus belges, le 7 avril 1994, s'expliquait par leur
présence auprès de Mme Uwilingiyimana (premier ministre hutu
d'opposition depuis 1993) coupable de tentative de coup d'Etat!

EN septembre, le périodique raciste Kangura, toujours dirigé par le
fameux Hassan Ngeze, reparaît à Goma. En octobre, une association de
Bukavu diffuse un dossier qui mêle habilement réconciliation,
accusation du FPR, justification de la logique de guerre civile et
priorité des identités ethniques. En novembre, le gouvernement
génocidaire dirigé par MM. Sindikubwabo et Kambanda se réorganise à
Bukavu au nom d'un « renouveau »... En décembre, les journalistes de la
RTLM éditent à Goma un journal, Amizero, « l'Espoir », où on apprend
que « les Hutus vont rentrer et gagner la guerre contre les Tutsis qui
cette fois seront exterminés définitivement
 ».

On voit se constituer un réseau intégrant des cadres d'ONG rwandaises,
en fait très « gouvernementales », et des politiciens extrémistes du
Hutu Power. L'étiquette « hutu modéré », qui désignait les démocrates
hostiles au régime Habyarimana avant le génocide, est aujourd'hui
récupérée par ces gens, au Zaïre, au Kenya, en Afrique occidentale ou
en Europe.

Leur discours va dans le sens d'une banalisation et d'une
justification du génocide. Un équilibre est suggéré entre
l'extermination planifiée d'avril-juillet et les vengeances localisées
qui ont suivi. Les arrestations actuelles de suspects de crimes contre
l'humanité sont comparées avec les rafles de « complices du FPR »
d'octobre 1990. L'amnistie est réclamée pour les coupables alors
qu'ils n'ont même pas reconnu leurs crimes. Le retour au pouvoir des
leaders du Hutu Power est revendiqué au nom de leur « communauté »,
entretenant ainsi une culpabilité collective pour mieux diluer les
responsabilités.

La guerre civile est décrite comme responsable du massacre des Tutsis,
au nom de la « colère populaire ». Enfin, la solution proposée est celle
d'un retour à l'ancien régime des quotas et de la « majorité ethnique »
naturelle.

CE négationnisme bénéficie de puissants soutiens en Europe. Des ONG
belges de la mouvance démocrate-chrétienne qui avaient repris contact
avec le « gouvernement » de Gitarama dès mai 1994 assurent la logistique
permettant à leurs homologues rwandais de garder le contrôle des
réfugiés. A l'automne, on a assisté à une campagne pour bloquer les
aides internationales.

En France, en Belgique, en Allemagne, des collectivités locales
jumelées avec le Rwanda accueillent les tenants d'une prétendue
« troisième voie » hostile à l'actuel gouvernement de coalition de
Kigali. En France, le sommet de Biarritz a été l'occasion, autour de
l'Elysée, de dénoncer la « vision manichéenne selon laquelle il y
aurait eu des massacreurs et des libérateurs
 ».

Du côté catholique, les dénonciations et les mises en garde se
multiplient depuis janvier dernier contre le régime actuel, sans un
mot sur les responsabilités accablantes de l'ancienne hiérarchie
rwandaise. Le révisionnisme s'étale dans des périodiques religieux,
comme la revue Dialogue à Bruxelles. Tout cela indigne des croyants
rwandais, conscients de la profondeur de la crise.

En fait « les amis du Rwanda », soutiens du régime ethniste de Kigali
depuis trente ans, préfèrent justifier à tout prix leur position
plutôt que de s'interroger.

Le plus dangereux aujourd'hui réside dans l'exploitation de la crise
burundaise : l'alliance des extrémistes hutus avec les miliciens
rwandais au Zaïre, la diffusion de rumeurs suscitant le départ
organisé de milliers de réfugiés rwandais vers la Tanzanie sont autant
de moyens de disqualifier une commémoration digne du génocide
rwandais.

Jean-Pierre Chrétien, chercheur au CNRS

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