Fiche du document numéro 30827

Num
30827
Date
Mercredi 28 avril 1993
Amj
Taille
401617
Titre
Lettre ouverte à Monsieur Ivan Levaï, Directeur de l'Information à France Inter
Nom cité
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Lieu cité
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Source
CRF
Fonds d'archives
CRF
Type
Lettre
Langue
FR
Citation
Paris le 28 Avril 1993

Association Loi 1901
La Communauté Rwandaise de France
56 rue du Louvre 75002 PARIS.
TEL. (1) 40 39 91 12/ FAX: (1) 40 26 37 89.

Lettre Ouverte

À Monsieur Ivan LEVAÏ
Directeur de l’Information
FRANCE INTER
116 Avenue du Président KENNEDY
75016 PARIS

Monsieur le Directeur,

Le 28 mars 1993, FRANCE INTER a diffusé, dans son émission "Le Choix d'Inter" du
dimanche à 13h15, un reportage de Laurence SIMON intitulé "Rwanda ou l'intervention militaire
française oubliée". Nous avons longtemps hésité à vous donner nos commentaires sur ce reportage,
espérant que cette émission qui, à notre connaissance, était la première que FRANCE INTER
consacrait au Rwanda, serait suivie par d’autres, pour compléter ou alors contrebalancer les propos
tenus dans celle du 28 mars dernier.

En effet, des fidèles auditeurs de votre radio, parmi lesquels figurent plusieurs membres de
la "Communauté Rwandaise de France" (C.R.F.) qui étaient habitués aux analyses fines et
objectives de cette émission, ont été choqués par ce reportage. Nous l'avons enregistré, réécouté
plusieurs fois, retranscrit, et analysé attentivement le texte. Nous avons surtout réfléchi sur les propos
tenus par votre journaliste. Nous y avons découvert non seulement des erreurs factuelles et des
affirmations péremptoires, mais surtout des contre-vérités sur les questions de fond. Nous
relevons ici quelques exemples:

- Selon ce reportage, "le Président HABYALIMANA est au pouvoir depuis 1959". Même le
journaliste le moins informé sur la question rwandaise pouvait facilement savoir que le Général
HABYALIMANA a pris le pouvoir par un coup d'état le 5 Juillet 1973.

- Le même reportage ajoute que "le pays aux milles collines n'est plus le paradis qu'à laissé
derrière elle la colonisation belge". France Inter serait-elle la seule radio à ignorer que le drame
actuel du Rwanda prend précisément son origine dans la politique de décolonisation belge, basée
sur les massacres et la mise en place d’une idéologie raciste de majorité ethnique confondue
abusivement avec une majorité idéologique ou politique.

- Il est par ailleurs choquant d’entendre sur les ondes de votre radio des propos tels que "(...) les
tutsi plus grands et plus fiers (...)", qui ne se retrouvent plus que dans une certaine presse
rwandaise, réputée ouvertement raciste et extrémiste.

- Toujours selon ce reportage, "la France n’aide pas seulement HABYALIMANA, mais aussi le
Gouvernement d'opposition au Président". Le Gouvernement rwandais actuel, en place depuis
un an, est un Gouvernement de coalition dont la moitié des ministres sont issus de l'ex-parti
unique du Président HABYALIMANA (le M.R.N.D.). Le reportage ajoute que, "ce n'est plus
HABYALIMANA qui est responsable de ces choses-là (...) c'est le Premier Ministre avec son
gouvernement". Nous nous permettons de vous communiquer copies de quelques unes des
lettres que le Premier Ministre rwandais a adressées au Président de la République, pour
protester contre les blocages mis par ce dernier à l’action gouvernementale, ainsi qu’au processus
de paix et de démocratisation du pays.

Les témoignages sur lesquels est bâti ce reportage méritent aussi quelques
observations, En effet, si nous comprenons très bien que votre journaliste ait sélectionné librement les
personnes à interviewer, il est par contre étonnant que, face à une situation d’une telle gravité, elle ait
accordé sa préférence à des témoins marginaux, des exécutants et des anonymes. C'est le cas d’un
"coopérant français" -anonyme, du prénom de "Michel", qui s'exprime au nom de l'Union des
Français de l'Etranger" pour justifier la politique de la France et la présence militaire française au
Rwanda. C’est le cas aussi d'une femme rwandaise anonyme -le reportage ne donnant encore une fois
que son prénom "Cynthia" qui, au nom "d’une Association de Femmes Rwandaises" non
identifiée, demande le maintien des troupes françaises au Rwanda…

Il y avait pourtant sur place, à KIGALI, des acteurs officiellement engagés et des
personnalités plus représentatives et qui, à ce titre, étaient mieux indiquées pour fournir aux auditeurs
de France-Inter des informations dont elles assument la responsabilité et sur des sujets qu'elles
maîtrisent parfaitement,

- Le Premier Ministre rwandais venait de signer, avec le président du Front Patriotique
Rwandais (F.P.R.) l'Accord de Dar Es Salaam, dont une des clauses portait sur le retrait des
troupes françaises,

- Les représentants du F.P.R. et ceux des partis de la coalition gouvernementale, à l'exception de
l'ex-parti unique (le M.R.N.D.) du Président HABYALIMANA, venaient de publier, à
BUJUMBURA, un Communiqué commun dans lequel ils dénonçaient le régime dictatorial et
sectaire de HABYALIMANA et la présence militaire française au Rwanda, considérés comme
des "obstacles majeurs au processus de paix et de démocratisation du pays",

- Enfin, il y a, à KIGALI, un représentant officiel de la France en la personne de l'Ambassadeur
de France;

Toutes ces personnalités auraient pu donner des avis autorisés que, au demeurant, votre envoyée aurait
pu compléter et illustrer en interviewant des témoins de son choix.

Parlant des massacres qui ont eu lieu dans le pays, votre reporter met en doute les
responsabilités des autorités civiles et militaires, en déclarant que "les massacres et exactions sont
perpétrés par des groupes anonymes, que l'existence des escadrons de la mort n'a pas pu être prouvée
etc...".

- Les Associations Rwandaises de Défense des Droits de l'Homme ont, à plusieurs reprises,
dénoncé, preuves à l'appui, les exactions du régime de HABYALIMANA. L'une d’entre elles,
l'A.D.L., a publié (décembre 1992) un rapport accablant sur les violations des droits de
l'homme au Rwanda, avec des détails sur les exactions commises par les militaires, les hauts
responsables politiques et administratifs, les milices du parti de Monsieur HABYALIMANA (le
M.R.N.D.). Votre journaliste aurait pu prendre l'avis des responsables de ces Associations,
sinon alors consulter leurs écrits.

- Suite à une mission belge effectuée au Rwanda en Septembre 1992, composée de Willy
KUYPERS (Sénateur), Johan SCHEERS (Avocat à Bruxelles), Rik de GENDT (Journaliste),
Wilfried VAN den STORME (Consul Honoraire du Rwanda à Anvers) et du Prof. Filip
REYNTJENS, un témoignage accablant sur le "réseau zéro" et les "escadrons de la mort”,
implicant l'entourage le plus proche du président HABYALIMANA, a êté publié et largement
diffusé. I n’a certainement pas échappé à l'attention des journalistes de FRANCE INTER.

- De même, le rapport de la "Commission Internationale d'Enquête sur les Violations des
Droits de l'homme au Rwanda", publié le 8 Mars dernier, fournit des noms de certaines
autorités impliquées dans ces massacres et autres exactions. Votre envoyée aurait pu interviewer,
comme viennent de le faire les journalistes de la B.B.C. les personnes mises en cause, ou alors les
membres de la Commission ou, plus proches encore, les responsables de la Fédération
Internationale des Droits de l'Homme (F.I.D.H.- Paris) qui n'auraient certainement pas
manqué de lui fournir des preuves et donner des précisions pour enrichir son reportage. N’est-il
pas surprenant que, comme les alliés inconditionnels du Président HABYALIMANA,
FRANCE INTER accorde si peu de crédit à une Commission Internationale, composée de
représentants d'Organisations dont la réputation n'est plus à faire, pour se contenter de
témoignages anonymes!

Au choix des interlocuteurs -marginaux- votre reporter ajoute des déclarations pour le
moins contestables. Ainsi, il est étonnant, pour ne pas dire choquant - d'entendre FRANCE-INTER
traiter le Président HABYALIMANA de "bon élève de la Baule",

- quand on sait que c’est son régime raciste et dictatorial qui à plongé le Rwanda dans son
impasse actuelle;

- quand on connaît sa position sur les négociations de paix en cours, dont il considère les accords
conclus comme "des chiffons de papier",

- quand on connaît l'alliance de son parti avec la C.D.R., parti ouvertement raciste et sectaire;

- quand on a eu l’occasion de lire attentivement le rapport de la Commission Internationale
d'Enquête sus-mentionné, qui est accablant pour le régime et pour le président
HABYALIMANA lui-même,

Il est par ailleurs révélateur que, pour créditer le président HABYALIMANA d'une
attitude démocratique, ce reportage s’appuie sur les avis d’un Colonel de l'armée française et d’un
coopérant français au Rwanda. Il ne juge pas utile de s'intéresser à l'avis des rwandais eux-mêmes, plus
concernés par la question. Pourtant, des personnalités comme le Premier Ministre rwandais, les
représentants des partis politiques, de la Société civile (notamment les représentants des Associations
de Défense des Droits de l'Homme et des journalistes) … se sont plusieurs fois exprimés sur ce sujet,
dénonçant "la politique raciste, régionaliste, belliciste et dictatoriale du Président HABYALIMANA,
de son parti le M.R.N.D. (...) dont les crimes ont choqué et révolté la conscience universelle". Les avis
de toutes ces personnes, certainement plus qualifiées pour parler de l'évolution du processus
démocratique dans leur pays, auraient certainement éclairé les auditeurs de votre radio. Il faudrait
peut-être rappeler ici la lettre du Secrétaire permanent de l’un des organismes rwandais de défense des
droits de l’homme - ARDHO - adressée au Chef de la Mission de Coopération Française au
Rwanda le 4 mars 1993, dont voici quelques passages:

"(...) il nous a semblé que Monsieur l'Ambassadeur de France au Rwanda ne s'est jamais
préoccupé d'informer sa communauté -(sur les violations des droits de l’homme au
Rwanda)- puisqu'il a préféré garder lui-même le silence complice, qui nuit à la bonne
image d'une France qui est considérée comme pays-berceau de l'Egalité, de la Dignité et du
Respect des droits de homme.

Nous avions espéré que la France jouera au Rwanda un rôle double: 1/ -celui de dissuader
le Front patriotique Rwandais et 2/- celui d'exercer une pression positive sur le Président
de la République Rwandaise afin qu'il joue franc jeu dans le processus de démocratisation
en cours dans notre pays. Malheureusement, le constat est amer et les militaires français
sont considérés comme une force supplémentaire d’oppression, par le peuple rwandais qui
avait salué leur arrivée avec soulagement. "(...).

La C.R.F. a noté aussi que, à plusieurs reprises, votre envoyée met en cause l'armée du
F.P.R, sans fournir aucune preuve. Ainsi, accompagnant "Jean Baptiste"- paysan rwandais sans
aucune autre identification - "qui rentrait dans son village", lequel est vaguement localisé "dans le
Nord Est du Rwanda" - votre reporter a découvert des charniers, fosses communes attribués au
FPR. L'identité exacte de ce témoin, et surtout la localisation exacte de ces charniers, auraient été
pourtant d’un très grand intérêt pour les enquêtes ultérieures, compte tenu de la gravité de ces
accusations. Aucun de ces éléments n’est donné avec précision dans le reportage.

Un certain nombre d'indices amènent à penser que ces accusations, portées par FRANCE
INTER contre le F.P.R. seraient les mêmes que celles diffusées de façon presque simultanée par
RADIO RWANDA (le 26 Mars 1993), à propos de la région de NGARAMA. Or, force est de
constater que l'émission de Radio Rwanda a été fortement contestée par les journalistes de la presse
indépendante ainsi que les observateurs des organismes rwandais de défense des droits de l’homme qui,
dans leur Déclaration commune du 10 Avril 1993, concluent ainsi: "D'après les faits constatés et le
regroupement des différents témoignages, il serait hasardeux de se prononcer catégoriquement sur les
auteurs de ces massacres. En tout cas, rien de prouve que c'est le F.P.R. qui a tué ces personnes comme
l'affirme Radio Rwanda". Vu le parallélisme et la simultanéité des deux émissions, peut-on en conclure
que FRANCE INTER assurerait, en France, le relai de RADIO KIGALI surnommée RADIO
KINYOMA (c.à.d. Radio Mensonge)?!

Bien d’autres points de ce reportage appelleraient des observations. En effet, il est
profondément choquant d'entendre des propos aussi dénigrants, sur les ondes de votre radio, traitant
les casques verts de l'O.U.A. de - mal équipées, pas toujours enclines, entre africains, à
l'objectivité (...)" quand on mesure les efforts inlassables que fournit l'Organisation de l'Unité
Africaine (O.U.A.) pour ramener la paix au Rwanda, et le travail accompli par son Groupe
d’observateurs (le G.O.M.N) pour assurer le contrôle du cessez-le-feu au Rwanda. Si peu de
considération pour une organisation conne l'O.U.A. n’honore pas votre radio.

Monsieur le Directeur, à la première écoute, nous avons conclu à un reportage léger et
donc irresponsable. Mais avec un peu de recul, nous sommes de plus en plus convaincus que cette
émission s'intègre dans une vaste campagne de désinformation sur le Rwanda, dont le double
objectif est de cacher les véritables causes de la situation catastrophiques que connaît notre pays, et
surtout de transmettre le message suivant aux auditeurs de France-Inter:

- "les troupes françaises sont au Rwanda pour protéger le régime d'un bon élève de la
Baule -accusé exagérément de violation des droits de l’homme- ainsi que la population
rwandaise, contre la menace du F.P.R., minorité tutsi soutenue par l'Ouganda -qui
jouit d’une réputation sans tâche alors que ce sont des sanguinaires (!) et qui cherche à
prendre le pouvoir par la force et contre la volonté de la majorité hutu".

- "Leur maintien -réclamé par la population rwandaise (!)- s'impose (malgré les accords
conclus sur leurs retraits) car les forces de l'O.U.A. - mal équipées et sans objectivité-
sont incapables d'assurer le respect du cessez-le-feu, et l'O.N.U. ne sera pas capable d'y
envoyer des casques bleus."

Les Accords déjà signés, les négociations en cours à Arusha, les récentes résolutions du
Parlement Européen et du Conseil de Sécurité, contredisent cette propagande.

Monsieur le Directeur, il est profondément regrettable qu’une radio comme FRANCE
INTER accepte de se faire l'écho d’une telle campagne, qui ne peut que nuire à sa réputation. Une
rectification des informations diffusées le 28 mars 1993 s'impose et, au cas où vous le souhaiteriez, la
"C.R.F." est prête à y contribuer et à vous apporter un complément d'informations qui permettraient
de mieux comprendre la situation actuelle au Rwanda. En effet, vos auditeurs ont droit d’avoir des
informations objectives sur "action mortifère ininterrompue, anti-pacifiste et anti-démocratique du
président HABYALIMANA et de son parti pour reprendre ici les termes de la lettre des Associations
Rwandaises de Défense des Droits de l'Homme adressée au Président F. MITTERRAND en Mars
dernier.

Nous restons convaincus qu'une telle campagne, sur les ondes d'une radio de grande
réputation comme la vôtre, n’émane pas d'une réelle volonté de désinformation, qu'elle n'est plutôt
qu'un incident de parcours, et que vous ne ménagerez aucun effort pour que la vérité soit rétablie.
C'est pourquoi nous vous demandons, persuadés que vous n’hésiterez pas, de consacrer quelques
minutes de la même émission - "Le Choix d’Inter": à la présentation du rapport de la Commission
Internationale cité plus haut, qui permettra déjà aux auditeurs de FRANCE INTER de se faire une
idée sur les monstruosités de la dictature du Président HABYALIMANA. Nous avons la certitude que
les membres de cette Commission accepterons volontiers de donner leur témoignage sur vos ondes. En
attendant, nous nous permettons de vous adresser en annexe quelques documents qui illustrent nos
commentaires sur l'émission du 28 Mars 1993.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de notre haute considération.

LA COMMUNAUTE RWANDAISE DE FRANCE
56 Bis, Rue du LOUVRE
75002 PARIS
TEL.: (1) 40 39 91 12 */* FAX : (1) 40 26 87 69
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